À 7 h 10, devant le Centre équestre des Aravis à Thônes, j'ai lancé ma randonnée équestre avec une main tremblante sur l'encolure chaude de Néro. L'odeur du cuir humide et du foin froid m'a piqué le nez. J'avais le cœur serré, mais je n'avais plus envie de reculer.
Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, entre mes peurs et mes contraintes personnelles
Je suis mère de deux enfants et je travaille en cabinet médical, à temps plein, avec des horaires qui débordent déjà avant le café. Mon budget ne me laissait pas de place pour l'improvisation, alors j'avais compté chaque euro. J'ai payé 47 euros pour cette sortie, et je m'étais promis de ne pas regretter cette dépense.
Je partais aussi avec un niveau très bas en équitation. J'avais fait 3 séances de manège, pas une avant ce départ. J'ai grandi avec une peur des chevaux née à 9 ans, après une balade où un poney avait envoyé sa tête contre ma poitrine et m'avait fait tomber dans la poussière. Depuis, dès qu'un cheval reniflait trop près, j'avais le ventre qui se nouait.
J'avais lu des avis sur Cheval Annonce et sur le site de l'Office de tourisme du Grand Bornand. J'avais aussi parcouru une note de la Haute Autorité de santé sur les peurs et leur prise en charge, sans trop savoir quoi en tirer. Je m'attendais à une balade très encadrée, presque sage, avec des pauses fréquentes. Je n'imaginais pas que le vrai combat se jouerait dans mon souffle et dans mes mains, pas dans les montées.
Les premières heures à cheval ont été un mélange de fascination, de doute et de maladresse
À Thônes, j'ai commencé par le pansage. La brosse dure a soulevé de fines poussières sur le poil brun de Néro, et la brosse douce a laissé une trace plus lisse sur son flanc. J'ai eu du mal avec la sangle, parce que mon bras passait mal sous son ventre rond. Au moment de fermer le dernier trou, j'ai senti son souffle contre ma manche et j'ai retenu le mien. La monitrice m'a montré la têtière, les quartiers de la selle et le passage de sangle avec une patience tranquille. Moi, je n'étais pas tranquille du tout.
Quand nous sommes partis vers les alpages, je me suis installée trop en avant. Mes mains étaient moites sur les rênes, et je serrais les genoux dès que le sentier montait. Mauvaise idée. Néro levait alors une oreille, puis il accélérait d'un pas sec, comme s'il me rappelait que je gênais son équilibre. Au bout de 12 minutes, mes cuisses brûlaient déjà, parce que j'avais bloqué mon bassin au lieu de suivre le mouvement. J'ai compris, un peu tard, que mes talons montaient dès que je paniquais.
Le premier vrai passage étroit s'est présenté dans une portion de forêt, avec des racines humides et un talus à gauche. J'ai hésité une seconde de trop. Le guide a dit mon prénom une seule fois, sans hausser la voix, et j'ai senti que j'avais encore un choix. J'ai eu envie de descendre, franchement. Pas par drame, juste parce que l'odeur de terre mouillée, le frottement des branches et le balancement du cheval me semblaient soudain trop serrés. J'ai agrippé la crinière par réflexe, puis j'ai desserré les doigts. Ce geste m'a presque surprise moi-même.
Et puis il y a eu le décor. Au détour d'un virage, les sapins se sont ouverts sur une pente claire, avec La Clusaz au loin et les reliefs du Parc naturel régional des Bauges derrière. Le silence n'était pas vide. Il y avait le cliquetis discret du mors, le souffle chaud de Néro et, par moments, un frottement de selle quand je me redressais trop vite. J'avais imaginé devoir lutter du début à la fin. En réalité, j'ai aussi passé de longues minutes à regarder le mouvement des nuages sur les crêtes.
Je n'oublie pas non plus un petit détail qui m'a rassurée sans faire de bruit. Quand j'ai cessé de tirer sur la rêne gauche, Néro a baissé l'encolure et a repris un pas plus rond. Ce n'était pas spectaculaire. C'était mieux que ça. J'ai senti qu'il ne me testait pas, qu'il lisait surtout mes tensions, et ça m'a frappée plus fort que le paysage.
C’est au fil des heures que j’ai senti un déclic, une vraie connexion s’installer
Le vrai tournant est venu sur une petite pause près d'un muret de pierres, à mi-parcours. J'ai posé ma main sur son encolure et il n'a pas bougé, juste soufflé contre ma paume. J'ai gardé ce contact 14 secondes, sans parler. Pour la première fois, je n'avais pas l'impression de tenir un animal nerveux sous moi. J'avais l'impression de partager un rythme, même fragile.
J'ai aussi corrigé ma façon de respirer. J'inspirais sur 4 temps, j'expirais sur 6, et je m'obligeais à relâcher mes épaules à chaque sortie de virage. Ça paraît simple écrit comme ça. Sur le moment, j'ai dû recommencer 8 fois avant d'arrêter de remonter mes mains vers mon visage. J'ai fini par sentir mon dos moins raide et mes cuisses moins crispées. C'est là que j'ai compris que mon corps parlait beaucoup trop fort au cheval.
Le guide a beaucoup compté dans cette bascule. Il ne répétait pas les choses pour faire joli. Il me disait de regarder loin, pas les oreilles de Néro, et de laisser venir le pas au lieu de le pousser. Quand on est passés sur un terrain plus caillouteux, il m'a demandé de m'asseoir plus profondément dans la selle, sans me crisper dans les étriers. J'ai aussi compris un piège que je n'avais pas vu venir. Plus je cherchais à me rassurer avec mes mains, plus je perturbais sa ligne d'encolure. Quand j'ai cessé de corriger à chaque seconde, il s'est mis à marcher plus droit.
Cette partie m'a marquée parce qu'elle ressemblait moins à une performance qu'à une conversation très discrète. Un souffle, un regard du guide, une épaule qui se détend. J'étais encore loin d'être à l'aise, mais je ne me sentais plus étrangère sur cette selle. J'avais même cessé de compter les kilomètres pendant un moment. J'ai juste suivi.
Ce que je sais maintenant que j’ignorais au départ, et pourquoi je referais cette randonnée (ou pas)
Je sais aussi ce que je n'aurais pas supporté sans encadrement. Au milieu d'un sentier boueux, j'ai senti mes mains se crisper si fort que mes doigts blanchissaient sur les rênes. Sans la présence du guide et sans cette progression très graduelle, je serais descendue bien avant la fin. Je ne mets pas ça sur le dos du cheval. Le problème venait de ma peur, pas de lui. J'ai compris qu'un accompagnement calme, et par moments un vrai relais psychologique quand l'angoisse déborde, change le déroulé d'une sortie comme celle-là.
Avec du recul, je dirais que cette randonnée m'aurait paru trop rude pour un enfant très jeune, ou pour quelqu'un qui cherche une promenade sans surprise. Pour moi, qui partais déjà tendue, le rythme de 2 heures 20 m'a poussée juste assez loin. J'aurais aussi aimé plus de temps pour reprendre confiance au pas avant les passages en sous-bois. À l'inverse, une balade à poney ou 1 ou 2 séances en manège m'auraient sans doute préparée plus doucement. C'est mon ressenti, pas une règle générale.
Ce qui m'a changé, au fond, dépasse le simple fait d'avoir monté à cheval entre Thônes et La Clusaz. J'ai retrouvé une forme de silence que je n'avais pas eue depuis des mois. Entre les horaires du cabinet, les repas des enfants et les petits messages qui tombent à toute heure, j'avais perdu l'habitude de respirer sans vérifier l'heure. Là, pendant quelques heures, j'ai arrêté de tout anticiper. J'ai juste été présente, avec mes mains, mes jambes et mon souffle. Quand je suis redescendue, j'étais fatiguée, les mollets durs et les cheveux pleins d'odeur d'écurie, mais j'étais aussi étrangement légère.
Quand j’ai senti la chaleur du cheval contre ma jambe, là, au milieu de ce sentier boueux, j’ai su que je ne fuirais plus cette peur qui m’avait coupé le souffle pendant trop longtemps. J'ai gardé cette sensation en reprenant la route vers Thônes, avec le bruit sec des sabots encore dans les oreilles. Je ne dirais pas que tout a disparu d'un coup. Mais à la sortie du Centre équestre des Aravis, j'avais cessé de me voir comme quelqu'un qui devait toujours reculer. Pour quelqu'un qui accepte de passer par le doute, de marcher à côté de sa peur et de ne pas tout contrôler, cette journée a eu un goût très net. Je ne l'ai pas oubliée en rentrant à la maison.


