Le vent froid me mordait les joues quand le sol du Semnoz a rendu un bruit sourd sous les sabots. Depuis la banlieue de Nantes, j'avais roulé deux heures pour ce galop libre. Le Semnoz, près d'Annecy, m'attendait au bout. J'ai relâché mes mains d'un coup, et j'ai été frappée par le calme qui a suivi.
Je n'étais pas prête, mais j'y suis allée quand même
J'ai 34 ans, je monte en club depuis 5 ans, et mes sorties dehors restent rares. Quand je ferme mon ordinateur vers 19h30, une balade équestre prend vite des airs d'événement. Je vis en couple, sans enfant, et cette vie à deux me laisse assez de place pour caler des sorties. Je garde un budget serré pour ces journées-là. Depuis mes années comme rédactrice indépendante spécialisée en équitation, je sais que l'envie ne remplace pas l'habitude.
On m'avait parlé du Semnoz comme d'un terrain où le cheval se cale mieux sur la cadence. Le mot qui revenait, c'était l'espace. J'étais restée prudente malgré l'envie. Un copain de club m'avait dit qu'on y respirait mieux qu'en manège, et cette phrase m'était restée. J'avais aussi entendu l'autre versant, celui du cheval qui se met sur les épaules dès que la ligne s'ouvre.
Je cherchais surtout à dépasser ma peur de la vitesse. En carrière, le galop en ligne droite me frustre vite, parce que tout se passe trop près de moi. Je me suis retrouvée à compter mes respirations rien qu'en marchant vers la ligne. Je voulais voir si un grand espace pouvait calmer mes mains, pas seulement mon regard.
La première fois que j'ai lâché mes mains sans paniquer
Le plateau m'a accueillie avec une lumière claire et un air piquant. Le vent de face tirait sur ma veste, et les crins passaient sur le côté dès que le cheval avançait. Le bruit sourd des sabots sur la terre souple n'avait rien du claquement sec de la carrière. Ses oreilles restaient en avant, et sa respiration s'entendait dans le silence. J'ai senti que la ligne droite allait compter, parce qu'elle ne trichait pas.
Au premier départ, j'ai serré les rênes sans m'en rendre compte. Oui, je sais, je m'étais juré de ne plus faire ça. Le cheval s'est posé sur les épaules, et le contact est devenu lourd dans mes mains. Moi, je me suis raidie tout de suite, jusqu'à remonter les épaules et coincer mes genoux. J'ai galéré sur cette première minute, je l'avoue. Le vent de face cassait sa cadence, puis ses foulées repartaient plus fort dès que je voulais corriger.
Sur une ligne d'environ 150 mètres, j'ai cessé de reprendre dans la seconde. J'ai laissé filer trois foulées puis j'ai expiré au lieu de bloquer. Dans le silence du plateau, j'ai senti le souffle profond de mon cheval, porté par son dos, et la vitesse m'a paru être un rythme à accueillir. L'encolure s'est étirée, le contact est devenu plus élastique, et je me suis sentie portée, pas secouée. Ce basculement-là m'a surprise. Honnêtement, j'ai douté plus d'une fois ce matin-là : à chaque foulée, une petite voix me soufflait de tout reprendre en main. J'ai mis du temps à comprendre que mon réflexe de serrer aggravait justement ce que je craignais.
Le faux-plat est arrivé sans prévenir, juste après la ligne la plus facile à lire. J'ai voulu garder le galop trop longtemps, et la cadence s'est désunie d'un coup. La foulée s'est raccourcie, l'arrière-main a poussé moins fort, et j'ai repassé au trot pour recaler l'équilibre. Quand je suis revenue au pas, mes mains étaient un peu engourdies, et mes épaules dures me rappelaient que je m'étais crispée. Dix minutes de pas m'ont rendue plus souple.
Entre deux passages, je suis descendue pour souffler et vérifier la sangle, les doigts gourds sur la boucle. J'ai profité de ce moment pour me parler franchement : j'ai longtemps tâtonné sur ce point de bascule, où je dois accepter de ne plus rien tenir pendant trois foulées. J'ai recompté mes départs ratés, et j'ai dû m'avouer que les deux premiers venaient surtout de mes épaules trop hautes, pas du cheval. Je suis remontée en me promettant d'expirer avant chaque transition, et pas seulement quand la panique montait. Ce petit rituel, tout bête, a fini par changer ma façon d'aborder la ligne suivante, même si je n'y suis arrivée qu'à moitié.
Ce que j'ai compris après avoir galopé librement
Ma Licence en sciences du sport (option équitation) 2014 m'a appris à regarder mes appuis avant ma main. Mon travail de Rédactrice indépendante spécialisée en équitation m'a appris, en 12 ans, à repérer le moment où je veux tenir au lieu d'accompagner. Je rédige aussi 40 articles par an, et ce genre de détail revient plus vite qu'on ne croit. Sur le Semnoz, j'ai dû descendre mes jambes, garder le coude souple, et laisser l'encolure s'étirer sans casser la cadence.
Ce qui m'a troublée, c'est la vitesse ressentie. Sans repères de carrière, le plateau agrandit tout, et mon cerveau fait monter l'allure plus vite que le cheval. Les repères de l'IFCE et de la Fédération Française d'Équitation (FFE) m'ont servi de filtre pour relire cette impression sans la dramatiser. Je n'avais pas le même souffle intérieur qu'en manège, et ça a tout changé dans ma façon de lire la ligne.
Je n'avais pas mesuré à quel point je retenais ma respiration. Au milieu de la ligne, mes côtes se fermaient, et mes genoux remontaient sans que je m'en rende compte. Quand j'ai expiré franchement, ma posture s'est calmée, et le retour au trot a paru plus fluide. Là, je ne vais pas au-delà de mon ressenti, et pour une douleur, je passe la main à un vétérinaire.
Ce que je retiens de cette sortie et ce que je referais
Ce galop sur le Semnoz m'a réconciliée avec la vitesse, non pas parce que j'allais plus vite, mais parce que j'ai cessé de lutter contre elle. Je suis rentrée avec les mains moins dures que je ne l'avais craint. Et j'ai surtout compris qu'un cheval calme dehors n'est pas un cheval qu'on tient, mais un cheval qu'on laisse respirer. Pour moi, ce changement vaut plus qu'un galop brillant.
Si je retournais là-haut, je partirais plus lentement. J'échaufferais au pas et au trot, puis je garderais un galop plus court, juste assez pour rester à l'écoute. Je relâcherais mes mains plus tôt, avant que la main ne devienne une béquille. Après ce réglage, le cheval m'a paru plus rond et plus facile à récupérer. Sur cette journée, une vingtaine de minutes de vrai travail m'ont suffi.
Je ne repartirais pas avec un départ trop franc, ni avec les rênes déjà courtes. Je ne me pencherais plus en avant au moment du départ, parce que mon cheval lit ça comme une demande d'accélération. Et je ne chercherais pas à garder un galop trop long sur un faux-plat, parce que la désunion arrive vite. Dix minutes de pas ont suffi à faire redescendre mes épaules.
J'ai trouvé cette sortie utile parce qu'elle m'a obligée à laisser vivre trois foulées avant de reprendre. Je ne sais pas si chaque plateau raconte la même chose, mais celui du Semnoz, près d'Annecy, m'a parlé très franchement. Je retournerai aussi à la carrière et sur quelques chemins boisés, mais je garderai ce galop-là comme un repère net, pas comme une fuite. Et si un cheval commence à boiter ou à chauffer anormalement, je m'arrête là, sans jouer à la devinette.


